
Historique
Le myrte commun, Myrtus communis, est un arbuste typique du pourtour méditerranéen qui est bien ancré dans la culture et les croyances des peuples qui bordent la grande bleue. En plus de ces croyances, on lui prête depuis longtemps des propriétés médicinales. Le myrte appartient à la famille des myrtacées, comme l’eucalyptus, le giroflier, le niaouli, et l’arbre à thé. Ces espèces sont largement décrites comme possédant des propriétés pharmacologiques, et il n’est donc pas surprenant que l’on ait prêté au myrte tant de vertus.
De cette plante qui pousse spontanément sur tout le pourtour méditerranéen jusqu’à l’Inde, j’ai choisi de vous parler plus spécifiquement de celle que l’on retrouve en Corse. Comme l’a dit Léon Tolstoï « Si tu veux parler de l’universel, parle de ton village » et il est peu de plantes qui caractérise tant la Corse que cet arbuste aux fleurs blanches et aux fruits sombres. Celui-là même dont le parfum, en se mêlant à celui de l’arbousier, du ciste et du genêt rampant, rappelle si bien l’odeur du maquis corse. C’est aussi de ses fruits que l’on tire une liqueur qui souvent fait office d’épilogue aux meilleurs repas partagés.

Le temple de Demeter à Naxos
Le myrte dans la culture méditerranéenne
Le myrte est une plante typique du pourtour méditerranéen. Connu depuis bien longtemps, on y attache de multiples légendes, croyances et pratiques, ainsi que de nombreuses utilisations thérapeutiques dans les médecines traditionnelles. Ainsi, nous allons nous intéresser dans cette partie aux différentes propriétés prêtées au myrte au cours de l’Histoire.
Dans le Judéo christianisme.
Ces religions, qui sont apparues en Méditerranée, font toutes deux références au myrte.
Dans la bible, le myrte est l’emblème de la joie : « L’ange du Seigneur parla à Zacharie en se tenant au milieu des myrtes, et l’Éternel répandit par de bonnes paroles de consolation. » (Zach. I, 10, 13.)
Il est également un symbole de paix chez les Hébreux : « Au lieu de l’épine s’élèvera le cyprès, au lieu de la ronce croîtra le myrte ; Et ce sera pour l’Eternel une gloire, un monument perpétuel, impérissable. » (Esaie 55,13)
« Je regardai pendant la nuit, et voici, un homme était monté sur un cheval roux, et se tenait parmi des myrtes dans un lieu ombragé ; il y avait derrière lui des chevaux roux, fauves, et blancs. » (Zacharie 1,8)
Chez les anciens Hébreux, le myrte était aussi un symbole de justice. Le mot Hadassah, l’un des noms de la reine Esther, signifie myrte en hébreu, et il est dit qu’» Elle s’appelait Hadassah parce qu’elle était juste et qu’on compare au Myrte ceux qui aiment la justice. »
Cette plante était également utilisée pour les constructions dans l’Ancien Testament : « (…) Sortez dans la montagne et rapportez du feuillage d’olivier, du feuillage de myrte et de palmier et du feuillage d’arbres touffus pour faire des huttes comme il est écrit. » (Néhémie 8,15).
Par ailleurs, les Hébreux employaient le myrte dans la célébration de la fête des Tabernacles (aussi appelée fête de Souccot ou fête des cabanes) qui commémore l’Exode et la fin de l’année agricole.
D’autre part, cet arbre était considéré comme fécondant. Paradoxalement, dans ce même peuple, une tradition en faisait porter aux jeunes mariées pour qu’elles n’aient pas leur premier enfant trop tôt.

Esther aux portes du palais (1475),
par Filippino Lippi, atelier de Sandro Botticelli.

Le Livre d’Esther est le seul livre de la Bible hébraïque où le nom de Dieu n’apparaît pas une seule fois.
Écrit sur peau et enroulé sur un axe de bois. 17e siècle, Italie, Parchemin, 29 x 295 cm, Bibliothèque Nationale de France
Dans la Rome et la Grèce antique
Dans la mythologie, Bacchus, dieu de la vigne et du vin, couronnait ses disciples de feuilles de myrte. Cette plante était aussi portée en coiffe-couronne par Vénus, déesse de l’amour, ce qui n’est pas surprenant lorsque l’on sait que le myrte était censé posséder la vertu non pas seulement de faire naitre l’amour mais aussi de l’entretenir. C’est d’ailleurs dans l’île de Cythère que Vénus, ayant honte de sa nudité, se cacha derrière Myrte et, par reconnaissance, l’adopta comme sa plante bien-aimée.

Selon la légende, Romulus planta à Rome deux arbrisseaux de myrte, l’un pour les patriciens, l’autre pour le peuple. Lorsque les nobles triomphaient au Sénat, le myrte plébéien se fanait ; lorsque le peuple marquait des points en politique, c’était le myrte des patriciens qui avait mauvaise mine et commençait à se dessécher.
D’autre part, dans l’épisode des Sabines les Romains, qui combattaient pour garder les femmes enlevées chez les Sabins, voisins des Romains, portaient sur leurs têtes des couronnes de myrte.
Nous retrouvons également le myrte dans les poèmes du légendaire Virgile (vers70-19 av JC) : « sous quel titre o Cesare, faudra-t-il qu’on t’implore, Veux-tu, le front paré du myrte maternel, remplacer Jupiter sur son trône éternel ? » (Géorgique, Livre 1, 24-30). Dans la mythologie grecque, la nymphe Myrsiné ayant dépassé en courant son amie Pallas (autre nom d’Athéna), la déesse irritée fit mourir son ami. Sur le corps de cette dernière poussa le myrte, plante que Pallas se mit à aimer par la suite, soit en souvenir de son triomphe sur sa rivale imprudente, soit par remords.

Électre est la fille d’Agamemnon, roi de Mycènes, et de son épouse Clytemnestre
Le myrte jouait aussi un rôle dans le culte de Déméter, déesse de l’agriculture, des moissons et de la fécondité dans la mythologie grecque (déesse nommée Cérès dans la mythologie romaine). En effet, les athéniens l’employaient pour faire des couronnes pour Déméter, et pour les prêtres et les prêtresses de cette divinité.
Tous ceux qui participaient aux cérémonies mystérieuses de son culte, se firent aussi un devoir d’en porter. Le port de ces couronnes par Déméter et Perséphone (Proserpine chez les romains, fille de Déméter et Zeus (Jupiter chez les romains)) devait leur permettre d’étendre leurs pouvoirs jusqu’aux enfers. Par ailleurs, dans les croyances antiques d’Éleusis (ville voisine d’Athènes), les âmes des initiés demeuraient dans des bois de myrte. Le myrte était donc aussi un symbole de la mort.
C’est pourquoi Électre se plaint, dans une tragédie d’Euripide, que le tombeau de son père Agamemnon (héros grec) n’était pas orné de ces branches de myrte, dont on avait coutume de couronner les morts.
Les Thesmothètes, magistrats de la démocratie athénienne, se conformaient à cet usage : ils portaient des couronnes de myrte pour désigner le droit qu’ils avaient de condamner à mort. De plus, le myrte était consacré spécialement aux dieux infernaux.
De même, les Pythagoriciens ordonnaient, pour leurs funérailles, qu’on enveloppât leurs corps de feuilles de myrte, d’olivier et de peuplier. Alceste, fille de Pélias (roi d’Iolcos) donnée en mariage à Admète, avant d’expirer, était représentée occupé à orner de myrte leurs autels.

Oreste, Électre et Hermès devant la tombe d’Agamemnon, péliké lucanienne à figures rouges, v. 380-370 av. J.-C., musée du Louvre.
Les propriétés thérapeutiques prêtées au myrte au cours de l’Histoire.
C’est dès le premier siècle après J-C que Dioscoride et Pline indiquent les nombreuses applications médicales attribuées au myrte.
Les fruits, qu’ils soient verts ou desséchés, s’employaient contre les hémorragies. Le suc des baies était considéré comme stomachique et diurétique, et bouilli dans du vin, comme vulnéraire et astringent externe. Les feuilles écrasées, quant à elles, s’appliquaient sur les ulcères. De leur poudre était préparé un cérat contre les panaris et les maladies des ongles. Cette poudre était aussi administrée contre les pertes séminales et les sueurs cardiaques.

Dioscoride recevant une mandragore.
Médecin, pharmacologue et botaniste grec dont l’œuvre a été une source de connaissances majeures en matière de remèdes de nature végétale, animale ou minérale, de l’Antiquité à la Renaissance.
Dioscoride parle sous le nom de myrtidanon, d’une excroissance verruqueuse embrassant les tiges du myrte, plus astringente encore que la plante elle-même. Ce myrtidanon ne semble être qu’une sorte de galle. Par suite d’une singulière confusion, Pline a pris le myrtidanon pour le vin de myrte et a prêté au vin de myrte les propriétés du myrtidanon. Le contresens s’est traditionnellement perpétué depuis lors jusque dans les manuels d’herboristerie récents, en passant par les diverses éditions de Cazin.
Au Moyen Âge, il n’est pas fait mention du myrte dans les textes connus.
Au XVIè siècle, les botanistes médecins du midi de l’Europe, comme Mathiole en 1554, distinguent soigneusement le myrte du fragon et de la myrtille, avec lesquels le confondaient des apothicaires allemands. Après en avoir indiqué les usages économiques et culinaires, Mathiole déclare l’emploi condimentaire du myrte fortifiant pour l’estomac, utile contre l’entérite et la dysenterie ; la décoction des fleurs ou des fruits bonne contre les affections herpétiques et l’érysipèle. Enfin les fruits, ajoute-t-il, absorbés sous n’importe quelles formes « fortifient le coeur et profitent merveilleusement à sa trémulation ? ».
Les propriétés médicinales du myrte étaient bien oubliées lorsque Linarix en 1878 à Paris, lui consacre une importante thèse inaugurale. Il y expose tout le parti qu’on pourrait tirer de cette plante en thérapeutique. Ces expériences ont été réalisées à partir de l’alcoolature et de l’essence de myrte.
Au XIXe siècle, le myrte est souvent cité pour traiter la diarrhée, les leucorrhées, les hémorragies et les faiblesses de l’estomac.
